Philippe le Chancelier, un maître, une influence, un théologien, un musicien médiéval à découvrir

En écoutant récemment l’ensemble Lauda, j’ai été conduit à me pencher sur une étonnante figure de la musique médiévale, Philippe le Chancelier.

Maître en théologie de l’université de Paris en 1206, souvent confondu avec son père Philippe de Grève, Philippe devint archidiacre de Noyon en 1211 et chancelier de Notre-Dame en 1218. Pratiquant le cumul des bénéfices et défenseur des privilèges contre les mendiants, il fut mêlé à tous les conflits doctrinaux et administratifs, surtout celui de 1229-1231, et même convoqué alors à Rome pour y entendre la désapprobation du pape.

Administrateur, prédicateur, écrivain, Philippe n’en est pas moins un des maîtres les plus intéressants de l’époque, marquant les axes et croisées de l’évolution des idées et des méthodes. Il est avec Guillaume d’Auvergne le dernier grand maître séculier avant l’effondrement affligeant de Guillaume de Saint-Amour et la remontée, à la fin du XIIIe siècle, de Henri de Gand ou de Godefroid de Fontaines. Son œuvre essentielle est une Summa de Bono (éd. critique N. Wicki, 2 vol., Francke, Berne, 1985), dans laquelle il apparaît très informé sur la recherche contemporaine. Il y exprime la place neuve de la philosophie et du Lycée dans la théologie. Il cite Avicenne et Avicebron auprès des victorins, suit souvent Boèce plus qu’Augustin ; il s’appuie sur les transcendantaux et prône la logique de la foi comme science. Il sait utiliser grammaire et métaphysique et met en avant les concepts d’essence et de nature à côté de celui d’analogie des degrés d’être. Il raisonne sur le Christ homme et sur la notion de medium ; grâce à une solide compréhension de Boèce, il s’approche de la notion de persona, que Thomas d’Aquin ensuite élucida définitivement. Sa réflexion sur l’hypostase et la nature mène en direction de l’acte d’exister, par l’étude duquel Thomas renouvellera la doctrine concernant le Christ et l’histoire. En somme, Philippe, contemporain d’Alexandre de Hayles, travailla, à l’inverse de Guillaume d’Auxerre et de Guillaume de Saint-Amour, dans le même sens théologique que ses adversaires mendiants et servit le progrès des idées.

Il exerce une indéniable influence sur la vie et la pensée parisiennes du début du XIIIe siècle.

Homme de savoir et de pouvoir, Philippe le Chancelier se distingue par une production de qualité dans des domaines aussi divers que la théologie, la prédication ou encore la poésie lyrique. Sa charge de chancelier de Notre-Dame de 1217 à 1236 le place au coeur des événements qui rythment la vie ecclésiastique parisienne. Il prend part aux grandes querelles de son temps, notamment celles qui entourent l’émergence de l’université. Auteur de l’une des premières sommes préscolastiques, sa Summa de bono, exerce une influence notable sur plusieurs générations de théologiens. D’autre part, il est un prédicateur très apprécié dont les sources conservent une trace abondante. Sa production lyrique occupe une place importante dans l’histoire littéraire et musicale.

Encore mal connue, cette figure complexe et prolixe mérite donc qu’on lui consacre des études croisées, permettant l’éclairage de différents champs disciplinaires.

Au tournant du xiie et du xiiie siècle, les thématiques moralisatrices tiennent une place importante dans les sources musicales parisiennes, particulièrement dans la pratique du conductus. L’analyse d’une sélection de conduits monodiques moraux attribués à Philippe le Chancelier révèle les qualités oratoires et rhétoriques de cette production tant par le texte que par la musique.

Les deux entretiennent une relation complexe qui peut être de valoriser les sons des mots, d’en clarifier le sens ou encore de mettre en place une construction savante, à l’intention des esprits habitués aux subtilités de la poésie rythmique latine et des mélodies du plain-chant. Le désir de communication du message moral impose ses règles et ses figures, comme autant de techniques apprises au contact d’autres pratiques du discours, notamment celle du sermon. Les capacités du prédicateur à structurer son message et le fonder sur un substrat culturel scolaire et biblique se trouvent ainsi réinvesties dans l’élaboration de ces constructions lyriques. Ainsi, par la collaboration de tous ces moyens, la pastorale se loge là où le discours peut trouver une efficacité nouvelle, dans la musique des mots et la déclamation de la voix chantée.

Cyril Brun

Cyril Brun, musicien, chef d’orchestre, directeur artistique de plusieurs structures et festivals, membre du Conseil d’administration de Beethoven France, docteur en histoire antique, chargé de cours à l’université de Quimper, mais également passionné de bon vin et de bonnes tables.

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